Derrière le ring

“Le catch français est une pomme pourrie de l’intérieur”, Nadir Mohammedi.

Le catch est une passion que partagent des millions de personnes à travers le monde. C’est ce sport divertissement qui fait vibrer tant de fans, qui vient créer des émotions uniques et de courts instants d’une intensité rare que peu ont pu retrouver ailleurs. Tout brille sous les projecteurs, la musique nous fait nous lever et les impacts sur le ring viennent à nos oreilles comme des sons familiers et paradoxalement agréables.
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Mais que se passe-t-il lorsque les lumières s’éteignent, que la salle se vide et que le ring ne tremble plus ? Derrière leurs vêtements d’apparat, que ressentent ces Superstars qui nous émerveillent tant ? Je mets au défi la plus grande majorité d’entre nous de le crier haut et fort. Pourquoi ? Car trop peu de gens le savent. Une fois les bottes rangées dans le sac, la Superstar redevient une personne comme une autre, avec ses doutes, ses craintes, sa colère, mais également ses joies, ses satisfactions et ses rêves.
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Au travers de nos rencontres avec les plus grandes figures du catch français, c’est tout ces sujets là que nous voulons aborder. Ce sont toutes ces choses là qui sont tellement peu évoquées et qui poussent à construire, souvent, une vision erronée de ce paysage tant admiré. Derrière le ring, c’est cet espace que nous voulons donner pour aborder tout ceci.
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Aujourd’hui c’est une entrevue particulière car elle ne concerne pas un catcheur. Pour cause, ce n’est nul autre que Nadir Mohammedi, commentateur de la Lucha Underground et de la WWE, qui est venu s’entretenir derrière notre ring. Ce dernier est revenu avec nous sur sa carrière, ses déceptions, ses projets et a accepté de nous faire rentrer dans sa bulle, dans son intimité et dans le ressenti de son métier. Et nous l’en remercions.
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Qu’est ce qui t’a fait t’intéresser au catch et quand as-tu décidé d’en faire une profession ?
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Nadir Mohammedi : J’ai vu ça à la télévision, j’ai accroché tout de suite. En toute franchise, je n’ai jamais voulu en faire une profession, j’ai toujours mis en avant mes études. Avant de commenter du catch pour le Groupe AB, je devais repartir a Toronto, où j’avais un avenir loin du milieu de catch. J’ai toujours considéré ça comme une passion, puis les choses ont fait que c’est devenu mon métier.

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Comment tu en es arrivé à commenter pour la Lucha Underground et la WWE ?
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Nadir Mohammedi : Avec mes études, j’avais fait un stage pour le groupe AB en 2012. J’ai appris qu’ils allaient diffuser la Lucha en 2016, j’ai contacté la production et je leur ai demandé de me faire passer des castings. Ils m’ont dit non, puis on m’a rappelé et j’ai été retenu. Action m’a donné une chance, je serai toujours reconnaissant envers cette chaine et leur direction car ils font le max pour le produit et ils se sont battus pour ! Lorsque le Groupe AB a besoin de remplacer Philippe ou Christophe, il leur arrive de m’appeler.
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Tu as annoncé y a quelques mois que tu te retirais du catch français. Qu’est ce qui a motivé ta décision ? Est-ce que aujourd’hui avec le recul tu penses que c’était une bonne décision ?
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Nadir Mohammedi : J’en ai déjà parlé plein de fois, à force d’en parler on va croire qu’il y a des rancœurs, une amertume ou des regrets, alors qu’il y en a absolument pas. Je suis très heureux dans ma vie professionnelle, tout va très bien. Je continue les commentaires pour AB, c’est un énorme plaisir.
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Tu sais, je suis arrivé à un moment où j’en avais marre. Il y en a beaucoup qui chouinent sur le catch français, au bout d’un moment ça m’a gavé… A la place, essayez de proposer des choses, tirez le business vers le haut. Utilisez vos talents pour le catch, pas pour le descendre. Et à l’intérieur du catch français, tu regardes, c’est une pomme pourrie. Quand on dit divertissement-sportif, ce n’est pas pour rien, car ça résume même la mentalité de beaucoup de «workers francais».

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On a d’un coté les egos, la cupidité, les fourberies, qu’on retrouve dans le milieu du divertissement/spectacle, et la bêtise, l’inculture et le niveau très faible de réflexion des sportifs… Et ça fait des chocapics ! Le pire c’est que ça se prend pour des Bernard Tapie. C’est pour ça que les seuls qui s’en sortent sont les plus intelligents.
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En vrai, je tacle, mais j’ai senti que je ne prenais plus de plaisir alors je me suis dis : j’arrête. Je préfère garder un souvenir positif, garder les bons moments… Que de continuer juste pour continuer, car mettre ma tronche à toutes les sauces je m’en fiche royalement. Je suis très bien où je suis.
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Oui, je pense avoir pris une très bonne décision, cela va bientôt faire un an. Je reçois régulièrement des messages sur les réseaux sociaux, qui me font énormément plaisir. On a la chance d’avoir des fans incroyables. Le seul truc qui me manque c’est d’échanger à la fin d’un show où un mec qui me dit “Oh je suis « @Untel » sur Twitter”, c’est le contact direct, parler, échanger, rigoler, tu vois. Les fans me manquent énormément, ça c’est vrai. Le reste ne m’intéresse pas. J’écoute les remarques des téléspectateurs, des fans car eux sont importants à mes yeux, pas le reste.
Y a-t-il des choses que tu regrettes à posteriori ? 
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Nadir Mohammedi : Clairement pas, je n’ai pas fait de sacrifices comme d’autres, je me suis investi, c’est vrai, mais je n’ai pas mis des choses primaires… J’ai toujours privilégié la “vraie vie”. Je ne regrette absolument rien, j’ai passé de très bons moments et j’en garde un souvenir plus que positif.
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Beaucoup d’acteurs du milieu expriment le fait qu’il y a trop de « fédérations » de catch en France  qui débordent d’amateurisme et produisent des shows de piteuse qualité. Qu’as-tu à en dire ?
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Nadir Mohammedi : Je ne me sens pas proche de ces structures, je n’ai rien contre elle, mais tant qu’elles ne vont pas s’exprimer dans les médias de masse, tout va très bien. On ne peut pas en vouloir à un amateur d’être amateur, on peut juste lui reprocher des choses… quand il se dit professionnel.
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Un certain nombre de personnes peuvent régulièrement critiquer le niveau des catcheuses françaises. Qu’as-tu à en dire ?
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Nadir Mohammedi : Les catcheuses françaises sont ce qu’elles sont et on est pas trop mal lotis par rapport à d’autres pays… Pour moi c’est au promoteur de leur donner 6 minutes de match potable, simple, efficace, pas 15 minutes de botch. Puis certaines se débrouillent très bien.
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Dans toutes les entrevues que l’on a pu faire, une des choses qui ressort à chaque fois est le manque de moyens financier sur les shows. C’est ton avis également ?

Nadir Mohammedi : C’est au cas par cas. En quoi ils manquent de moyens ? Pour les payes ? Pour les salles ? Le stage ? La sono ? Je vais te faire une confidence, j’ai contacté une grande et belle salle parisienne pour un show de catch, ils m’ont demandé 17000 euros, pensez vous vraiment que c’est rentable ? Avec une place à 50 euros probablement, sauf que le catch n’est pas assez en vogue pour que ça marche. Sans diffusion TV, ça va se ramasser.
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Comment expliques-tu que l’Allemagne ou le Royaume-Uni fassent venir de grosse têtes comme Cody, Ricochet, Will Ospray, Drew Gallaway ou des gros noms du catch indy et que ça se fasse si peu en France ?
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Nadir Mohammedi : La population n’est pas la même, les fans de catch là-bas ont entre 25 et 35 ans, ont grandi avec l’Attitude Era diffusée sur leurs chaines. Les nôtres ont, allez, entre 15 et 25 ans ? Qui ont grandi avec l’époque monstre de 2007 à 2010 ? L’étudiant de 19 ans n’a pas la même chose que le mec qui bosse et qui a 27 ans. Ça risque de changer avec le temps. Les contraintes ne sont pas les mêmes non plus… Les mentalités non plus.
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Seule une poignée de catcheurs comme Tristan, Tom La Ruffa, Peter Fischer, Lucas Di Léo Napoléon, Senza ou encore Shanna ont réussi à se faire une renommée hors de la France. Pourquoi n’y en a-t-il pas plus et comment expliquerais-tu le fait qu’ils ont réussi là où, pour l’instant, les autres échouent ?
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Nadir Mohammedi : C’est suffisant, je préfère que ce soit peu mais bons plutôt que beaucoup, mais flingués. D’ailleurs ceux qui sont flingués ne sont jamais rappelés. Voyons la qualité qui s’exporte. Puis d’ici quelques années ça va ouvrir des portes aux talents qui vont arriver… Ceux qui échouent, c’est la vie, ils travailleront durs et créeront leur chemin vers l’étranger. On devrait plutôt se demander… Pourquoi les étrangers ne veulent pas se faire un nom sur le circuit français.
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Au cours de nos différentes entrevues, la chose suivante nous a été rapportée : Un certain nombre de catcheurs et commentateurs acceptent d’être bookés sur des shows sans être payés, juste pour avoir le « prestige » de dire « qu’ils y étaient ». Qu’as-tu à dire de ceci ?
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Nadir Mohammedi : Bah qu’ils mangent leur sandwich et leur coca sans bulles avec un coude cassé. S’ils sont contents tant mieux… Tu ne peux pas reprocher à quelqu’un de vouloir être heureux. Mais que ça n’aille pas crier “JE SUIS CATCHEUR, SPEAKER”. Il y a une différence entre faire le catcheur et être catcheur. Tu peux être un vrai peintre ou… un imposteur pour vendre des toiles achetées en Chine. Il y a Carquefou FC, et la Juventus. Deux écoles. Je n’ai rien contre eux… Vraiment, s’ils sont heureux dans la vie, tant mieux.
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On sait également que beaucoup de promoteurs et de catcheurs pratiquent le copinage et se bookent ou se pistonnent parce qu’ils « sont copains ou s’aiment bien ». Confirmes-tu cela et si oui, quel est l’effet sur le catch en France à ce niveau là ?
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Nadir Mohammedi : Je valide et survalide, bien sûr, mais c’est pareil dans n’importe quelle entreprise et dans n’importe quel autre milieu… Tu sais, le copinage a ouvert les portes à certains, en a fermé à d’autre. C’est la vie, c’est comme ça. Ça marche un temps, mais ça ne dure jamais…
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Maintenant que tu as répondu à tout cela, peux-tu nous dire sans langue de bois quel a été l’élément déclencheur de ta décision de quitter le milieu du catch ?
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Nadir Mohammedi : Je te l’ai dit, vraiment, un ensemble, une phase où j’ai plus rien à faire la. C’est comme une fille avec qui tu ne veux plus dormir… T’as capté, on se fait la bise, merci pour ces bons moments, séparons nos chemins, tu démarres la voiture, tu vas voir tes potes, tu rigoles et t’avance. Mais j’ai fait de très bonnes connaissances grâce aux catch. Il y en a qui ont toute ma confiance et ma sympathie. Je leur souhaite qu’ils aillent très loin. Et si je peux les aider d’une manière ou d’une autre je le ferai.
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Tu as pris cette décision là alors que tu venais de te lancer dans une série de gros séminaires exclusifs et inédits en France, avec notamment Santino Marella ou Austin Aries (qui a été annulé). Pourquoi ?

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Nadir Mohammedi : Je suis arrive à un point où, ouais, j’en avais marre de m’investir pour si peu d’entrain, certains workers, si on peut appeler ça des workers, bégayent dès qu il s’agit de mettre la main à la poche. D’autres sont sous l’influence de promoteurs, moins de 30% sont fiables. Mais une fois de plus je n’en garde pas un mauvais souvenir, j’ai passe de très bons moments, je ne peux rien regretter.
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Certaines personnes du milieu pensent qu’il devrait y avoir une distance “professionnelle” entre les catcheurs et les fans, type photos à la fin des shows, interviews pré-organisée ou convention etc. Qu’en penses-tu ?
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Nadir Mohammedi : Je suis d’accord, un juste milieu. Que ce ne soit pas froid mais que ce ne soit pas non plus une MJC. J’aime bien la MJC, mais tu dois pas payer dans ce cas là.
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Est-ce que tu as déjà eu à commenter des shows qui était d’une qualité médiocre selon toi, en te disant “qu’est ce que je fous là” ? Comment le vit-on ? 
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Nadir Mohammedi : Oui bien-sûr, mais c’est la vie, le but c’est d’en avoir conscience. Idem, c’est dans les pires shows que tu gardes les meilleurs souvenirs avec les amis. Personnellement, je fais mon travail de la même manière que ce soit un show de qualité ou pas. Et pour être très franc, plus le speaker parle, plus le match est pourri. Les catcheurs n’ont selon moi pas besoin de commentateur live. C’est leur travail de faire réagir la foule, pas au speaker.
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Comment gères-t-on la distance, les absences dues à ton métier dans sa vie de famille ou de couple ? 
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Nadir Mohammedi : Je ne peux pas répondre à ta question, je n’ai jamais été sur la route 300 jours par an comme certains, ou j’ai jamais fait d’énormes run comme des mecs qui bougent chaque week-end et qui reprennent le travail le lundi. Ça a toujours été par intermittence.
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Si tu te retires du milieu, peut-on savoir quelle sera la suite pour toi ?
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Nadir Mohammedi : Celle de Martinez, chambre 721, avec du Moet et Chandon dans un seau d’eau.
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Merci pour ton franc-parler et trinque ta coupe à notre santé. Bonne continuation à toi pour tes projets, quels qu’ils soient.
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